Rapidus : le Japon parie 65 milliards de dollars sur les puces 2nm pour rattraper TSMC

Rapidus : le Japon parie 65 milliards de dollars sur les puces 2nm pour rattraper TSMC

La Rédaction Géopolitique
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Tokyo investit massivement dans Rapidus, sa nouvelle fonderie de semi-conducteurs, avec l'ambition de produire des puces 2nm dès 2027. Un défi technologique et géopolitique majeur.

Le Japon n'a pas dit son dernier mot dans la course aux semi-conducteurs. Selon BIS Infotech, Tokyo vient d'approuver un nouveau plan de financement de plus de 1 000 milliards de yens pour accélérer ses capacités de fabrication de puces. L'essentiel de ces fonds ira à Rapidus, la fonderie nationale qui ambitionne de produire des puces en technologie 2 nanomètres dès 2027.

10 000 milliards de yens : le plan massif de Tokyo

L'investissement japonais dans les semi-conducteurs s'inscrit dans un effort de long terme. Entre 2025 et 2030, le gouvernement prévoit de mobiliser environ 10 000 milliards de yens (65 milliards de dollars) pour reconquérir une place de premier plan dans cette industrie stratégique.

Plan semiconducteurs Japon 2025-2030

  • 10 000 milliards de yens (65 milliards $) d'investissement total
  • Technologie 2 nm via partenariat IBM
  • Production de masse visée en 2027

Ce montant colossal reflète l'ampleur du défi. Dans les années 1980, le Japon dominait le marché mondial des semi-conducteurs avec plus de 50 % de parts de marché. Aujourd'hui, cette part est tombée sous les 10 %, l'essentiel de la production s'étant déplacée vers Taïwan (TSMC) et la Corée du Sud (Samsung).

La dépendance à TSMC est devenue un risque géopolitique majeur. Les tensions autour de Taïwan font craindre une rupture d'approvisionnement qui paralyserait l'industrie mondiale, de l'automobile à l'électronique grand public.

Rapidus + IBM : le pari des puces 2 nanomètres

Fondée en 2022, Rapidus incarne l'ambition japonaise de renaissance. L'entreprise a noué un partenariat stratégique avec IBM pour commercialiser la technologie de puces 2nm développée dans les laboratoires du géant américain à Albany, New York.

En 2021, IBM avait annoncé la première puce au monde gravée en 2 nanomètres, une prouesse technologique qui permet d'intégrer 50 milliards de transistors sur une surface de la taille d'un ongle. Cette densité accrue se traduit par des gains de performance de 45 % ou une réduction de consommation énergétique de 75 % par rapport à la génération précédente.

Le défi pour Rapidus est de passer du laboratoire à la production de masse. Une transition qui a historiquement pris des années aux fonderies établies. L'objectif de 2027 apparaît donc extrêmement ambitieux.

Applications visées : véhicules électriques, data centers, IA

Les puces 2nm ciblent les applications les plus exigeantes en termes de performance et d'efficacité énergétique. Les véhicules électriques autonomes, qui nécessitent une puissance de calcul embarquée considérable, figurent parmi les premiers marchés visés.

Les data centers, dont la consommation énergétique explose avec l'essor de l'intelligence artificielle, constituent un autre débouché majeur. Une puce 2nm pourrait réduire significativement l'empreinte carbone des infrastructures cloud.

Pour les entreprises qui souhaitent anticiper ces évolutions technologiques, des solutions d'intégration et d'interopérabilité permettent de préparer les systèmes d'information aux futures générations de matériel.

TSMC s'installe au Japon : alliance ou concurrence ?

Paradoxalement, le Japon accueille également TSMC sur son sol. Le fondeur taïwanais a inauguré une usine à Kumamoto, dans le sud du pays, avec le soutien financier du gouvernement japonais. Une seconde usine est en construction.

Cette double stratégie peut sembler contradictoire : pourquoi financer à la fois un concurrent national et un acteur étranger ? La réponse tient à la complémentarité des technologies. TSMC produit au Japon des puces en technologie mature (22-28nm), destinées à l'automobile et à l'industrie. Rapidus vise les technologies de pointe (2nm), pour les applications de nouvelle génération.

Cette cohabitation permet au Japon de sécuriser son approvisionnement à court terme tout en préparant sa montée en gamme à moyen terme. Une approche pragmatique qui tranche avec les discours de souveraineté absolue.

Fonderie Pays Node actuel Node 2027
TSMC Taïwan 3 nm 1,4 nm
Samsung Corée du Sud 3 nm 1,4 nm
Intel États-Unis Intel 4 Intel 14A
Rapidus Japon 2 nm

L'Europe peut-elle encore jouer dans cette course ?

Face aux investissements massifs de l'Asie et des États-Unis (le CHIPS Act américain mobilise 52 milliards de dollars), l'Europe apparaît en retrait. Le European Chips Act prévoit 43 milliards d'euros d'investissements publics et privés, un montant significatif mais inférieur à celui de ses concurrents.

Surtout, l'Europe ne dispose pas de fonderie capable de produire des puces en dessous de 10nm. Intel, qui a annoncé des investissements en Allemagne, reste focalisé sur ses propres besoins. TSMC et Samsung ont des projets européens, mais à des horizons lointains.

Cette dépendance aux fonderies asiatiques et américaines constitue un risque stratégique pour le déploiement de l'intelligence artificielle sur le continent. Comme nous l'avons évoqué dans notre analyse des Small Language Models, l'efficience des modèles devient cruciale lorsque l'accès au matériel de pointe n'est pas garanti.

Les défis qui attendent Rapidus

Le chemin vers la production de masse en 2nm est semé d'embûches. Plusieurs défis majeurs attendent Rapidus :

Le recrutement. La fonderie doit attirer des milliers d'ingénieurs spécialisés dans un marché du travail tendu. Le Japon souffre d'une pénurie de talents dans les semi-conducteurs, conséquence de décennies de désinvestissement.

Les équipements. Les machines de lithographie EUV (ultraviolet extrême), indispensables pour graver des puces 2nm, sont produites exclusivement par le néerlandais ASML. Les délais de livraison se comptent en années.

Le rendement. Passer du prototype à la production rentable exige d'atteindre des taux de rendement (proportion de puces fonctionnelles) supérieurs à 80 %. TSMC a mis des années à y parvenir pour chaque nouvelle génération.

Les clients. Rapidus doit convaincre des clients de lui confier la fabrication de leurs puces les plus avancées, alors que TSMC et Samsung ont des décennies d'expérience. La confiance se construit lentement dans cette industrie.

Un enjeu de souveraineté technologique

Au-delà des considérations économiques, l'investissement japonais dans Rapidus relève de la souveraineté nationale. Les semi-conducteurs sont devenus aussi stratégiques que le pétrole l'était au XXe siècle. Aucune économie moderne ne peut fonctionner sans eux.

Le Japon, qui a vécu douloureusement sa dépendance aux importations énergétiques, ne veut pas revivre la même situation avec les puces. Rapidus est la réponse à cette angoisse existentielle.

Pour les entreprises françaises, cette dynamique est à suivre de près. Les choix technologiques faits aujourd'hui à Tokyo, Séoul ou Taipei détermineront les options disponibles demain à Paris ou Lyon.

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